Vénus et Adonis : une réussite.

C’est vraiment un délicieux spectacle qu’ont concocté Louise Moaty à la mise en scène et Bertrand Cuiller à la direction musicale. Prenant le parti pris d’une représentation en style d’époque, avec éclairage à la bougie, danses, gestuelles et prononciation baroque (ce qui, pour l’anglais dans lequel a été écrit l’œuvre, reste très exotique, même pour une oreille francophone), ils proposent une mise en scène qui réussit le triple paradoxe d’être à la fois riche, dense et extrêmement légère.

venusetadonis2Ce faisant, ils ne font que rester fidèle à ce Vénus et Adonis de John Blow, écrit pour la cours du roi Charles II, vers 1682 et dont la partition ne dure pas plus d’une heure (allongée dans la présente mise en scène par une Ode à Sainte Cécile du même John Blow intitulée Begin the song) : il faut dire que dans l’Angleterre de l’époque, il n’y avait pas les mêmes institutions qu’à la cour de Louis XIV ou que dans les cours et théâtres publics italiens qui pouvaient se permettre de programmer des œuvres autrement plus conséquentes. Mais qu’à cela ne tienne, les compositeurs anglais tels que John Blow, et son fameux élève Purcell à sa suite, surent exceller dans la concision, offrant des opéras certes réduits, mais n’ayant rien à envier aux continentaux en terme de charme, de divertissement et d’intensité dramatique. Resserrant leur propos, ils filent à l’essentiel et condensent d’audacieux oxymores, comme dans ce Vénus et Adonis, où, après un prologue qui voit Cupidon faire l’apologie de l’infidélité (« À la Cour, je trouve constance et loyauté qu’en un vieux lord ou deux »), sont exposés les amours de la déesse et du mortel, s’effusant au premier acte, cédant aux doutes de la déesse au second, puis touchant à leur fin à la mort d’Adonis, tué par un sanglier au troisième.

Pour rendre ce divertissement, Louise Moaty a donc sorti l’attirail des bougies qu’elle a placées dans un cadre sobre mais redoutablement efficace, fait de bancs, lanternes et branchages feuillus à travers lesquels passent et disparaissent les figurants, comme en un véritable sous-bois. Lesdits figurants, costumés par Alain Blanchot, arborent des costumes de cour de l’Angleterre du XVIIème entièrement noirs – ce qui est supposé évoquer, sans doute un peu exagérément, la « noirceur » du propos, et n’est peut-être le meilleur des choix sous le faible éclairage naturel. En revanche, les costumes de Vénus, Adonis et Cupidon, plus colorés et champêtres, sont beaucoup plus heureux.

Mais le terne des costumes est parfaitement effacé par l’excellente scénographie d’Adeline Caron qui maintient toujours ce qu’il faut de mouvement dans ses tableaux : à part quand c’est vraiment nécessaire, l’œil n’est jamais assoupi par d’exagérés statismes, et toujours la vie pointe, dans le passages en arrière-plan de chasseurs et de leurs chiens, ou sur le devant par des danses baroques, chorégraphiées par Françoise Denieau. D’ailleurs, cette dernière à eut le bon goût de proposer des danses d’époque remarquables par leur simplicité, offrant la possibilité à tous les figurants, qu’ils soient choristes ou solistes, d’accompagner par moment les danseurs, offrant un spectacle total où tout, dans une délicieuse légèreté, s’anime le plus naturellement du monde. Le seul défaut de cette mise-en-scène étant les 5 minutes de danse sans musique sensées faire le lien entre l’Ode à Sainte Cécile et l’opéra, qui tombent le plus à plat du monde, soulignant au passage à quel point la danse baroque est indissociable de sa musique, contrairement à certaines gymnastiques modernes qui peuvent par leur côté tapageur, s’en passer avec moins de grossièreté.

venusetadonisQuant à la direction musicale, elle est aussi vivante et stimulante que cette scénographie : Bertrand Cuiller sait tirer de l’ensemble des Musiciens du Paradis (fort bien nommé) une incroyable palette de couleur – on est bien loin des récitatifs ronflants, militairement cadencés par un redondant clavecin. Au contraire, l’orchestre n’a cesse ici de surprendre l’oreille, mettant en avant un coup les vents, un coup les cordes, alternant leurs hauteurs et leurs mélanges, le tout soutenu par le clavecin de Bertrand Cuiller qui n’hésite pas à en faire entendre toute la tessiture. À l’image de l’opéra de John Blow, l’interprétation offre une densité qui toujours éveille l’écoute et on ne peut qu’applaudir le témoignage qu’elle apporte des incessants progrès de l’interprétation baroque, qui marche à toujours plus de vie.

Du côté des chanteurs, Marc Mauillon, à son habitude, livre en Adonis une remarquable performance, avec sa voix sonnante, sa diction impeccable et sa remarquable expressivité. Céline Scheen en Vénus est moins impressionnante en première partie, étouffant ses finaux, mais se révèle vraiment mémorable au troisième acte, exprimant avec une rare intensité la douleur de la déesse. Quant à Cupidon, il est brillamment interprété par le très jeune Romain Delalande, qui n’attend pas le nombre des années pour faire preuve de maîtrise et de talent, à l’image de ses camarades de la maîtrise de Caen, qui chantent, mais aussi dansent, avec un grand professionnalisme. Enfin, le chœur adulte des Musiciens du Paradis n’a rien à envier à leurs comparses en fosse.

C’est donc un spectacle à des lieues des productions plus statiques et emperruquées que l’on peut avoir l’habitude de voir. Tout est saisissant de vie, léger dans la forme, pour se montrer d’autant plus juste dans l’expression. L’œil et l’oreille sont maintenus en haleine sans faiblir et l’on ressort conquis par cet interprétation qui, à rebours de bien des travers actuels, fait preuve d’un remarquable sens de la scène.

Après Paris, ce Vénus et Adonis se dirige vers Grenoble, Angers et Nantes. Nous ne pouvons que trop conseiller à ceux qui sont concernés de courir prendre des places pour ce spectacle.

2 thoughts on “Vénus et Adonis : une réussite.

  1. Vénus et Adonis, super spectacle, et pour ceux que ça intéresse une bonne info : un très bel article paru sur le sujet dans le journal Rendez-Vous Opéra. Ce journal n’est pas très connu mais ils font des articles originaux.

  2. Très belle histoire Vénus et Adonis où la vie des hommes et la vie de la nature sont indistinctes. John Blow Ovide Shakespeare tant de musiciens tant de poètes en sont inspirés, et même la fin du Rake’s Progress de Stravinsky « With roses crowned / I sit on ground / Adonis is my name.. »
    J’ai trouvé sur le même thème une curiosité. toute une pièce en vers et de nombreux extraits filmés, curieux exemple de déclamation sans orchestre
    (C’est très beau surtout si l’on arrive à remettre les extraits dans l’ordre! )

    https://www.youtube.com/watch?v=W_35OeQMr8Q

    http://www.youtube.com/watch?v=mXPCp8fcrXk

    http://www.youtube.com/watch?v=mj7E8XEbOKo

    https://www.youtube.com/watch?v=DxCMi2pM6SQ

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>