Raphaël Pichon – Entretien

Raphael Pichon dirige le jeune ensemble Pygmalion, qui s’est distingué récemment par son enregistrement de la première messe en Si de Jean-Sébastien Bach, Missa 1733, chez Alpha. Il nous a accordé un entretien. Au menu, Bach, Rameau et.. Radiohead.
Pour vous, qu’est-ce que le baroque aujourd’hui ?
C’est d’abord une sorte d’aventure qui est toujours en cours. Dorénavant, quand on dit baroque, on sous-entend que le baroque n’est plus uniquement un moment de l’Histoire de l’Art.  C’est assez étrange : le mot a lui-même évolué : est-ce que baroque veut dire la même chose qu’il y a 50 ans ? Est-ce que se contenter de faire revivre cette musique peut-être suffisant aujourd’hui pour les générations plus jeunes.
On observe depuis une quinzaine d’années que la pratique sur instruments d’époque a beaucoup évolué : elle est allée jusqu’à chez Mozart ou Beethoven. Le spectre des baroqueux s’est beaucoup élargi! On a découvert la richesse de notre répertoire, et on a découvert à quel point la pratique sur instruments anciens, en ayant connaissance des clefs d’interprétation de chaque époque, pouvait contribuer à donner vie à ces musiques.
Dans votre programme, vous avez prévu de jouer Brahms et Schumann, inhabituel pour un ensemble de musique ancienne ! Quelles sont les raisons qui ont motivé ce choix ?
Nous jouons le répertoire romantique allemand depuis presque 3 ans maintenant. Pourquoi ? Parce qu’une des spécificités de Pygmalion c’est son chœur, qui se veut être un réel chœur de chambre. Et la vraie musique chorale, notamment a capella, débute réellement à la fin du XVIIIè et trouve son apogée et son sens au XIXè.
D’autre part, c’est très naturel pour nous d’aller vers Brahms, Mendelssohn, Schumann, ou Schubert parce que leur musique est extrêmement empreinte, non seulement de JS Bach, mais aussi de Schütz ou de Gabrieli.. Il y a un lien très fort et évident entre toutes ces figures, notamment dans l’utilisation de la science contrapuntique, mais également par l’utilisation du choral, de la fugue, et par le traitement des textes, même si le langage devient beaucoup plus personnel.
Justement, votre actualité est encore cette année très centrée autour de Bach, un compositeur pourtant déjà très enregistré. En avez-vous donc fait un véritable fil conducteur pour l’ensemble Pygmalion ?
Bien sûr. Depuis toujours, je voulais qu’il y ait deux points de départ pour l’ensemble Pygmalion : Bach et Rameau. Il se trouve que Rameau a mis plusieurs années avant de se présenter à nous : il nous fallait d’abord une certaine expérience artistique.
Mais aujourd’hui, effectivement, Jean-Sébastien Bach est la figure centrale de notre répertoire, sur laquelle nous prévoyons encore de construire énormément de projets. Dans les années à venir, nous allons continuer à travailler sur des œuvres inédites de JSB, moins enregistrées, moins identifiées, tout en visitant à côté les grandes œuvres de son répertoire : Passion selon Saint Jean cette saison, première Messe en Si la saison prochaine. Et autour de Bach il y a beaucoup de choses passionnantes à faire, moins connues : l’année prochaine par exemple, nous allons commencer un cycle autour de Christoph Graupner, un compositeur complètement inconnu dont nous allons ressusciter tout un tas de cantates !
Il se trouve que la musique allemande fait vraiment partie de moi, et qu’elle fait petit à petit partie de l’ensemble.  Jean-Philippe Rameau, dont l’année prochaine nous donnerons les grands motets, va bientôt pouvoir compléter notre répertoire.
Rameau, Bach, deux grands phares de la musique du XVIIIè qui peuvent paraître totalement opposés…
Pas si opposés que ça ! Bach et Rameau ont beaucoup de choses en commun. Une première chose : ils ont su être de grands conservateurs, ayant tout compris et digéré de la tradition de leur pays, tout en livrant un langage poussé au maximum de ses possibilités, jusqu’à prendre 50 ans d’avance dans beaucoup de domaines ! Rameau a su d’imprégner du modèle lulliste de la tragédie lyrique, tout en donnant quelque chose d’incroyablement plus riche et développé sur le plan de l’orchestre, de la dramaturgie, de la richesse des personnages, du traitement vocal. Ce sont tous deux également de très grands savants et théoriciens. Si Bach n’a pas écrit directement du contenu théorique, il a beaucoup participé à l’évolution théorique et scientifique de son époque ; Rameau n’en parlons pas ! Dernier point commun : le génie de la danse. Bach est, à cause du style français notamment, un très grand compositeur de danse, que ce soit à l’intérieur de sa musique sacrée, de sa musique profane, mais aussi dans ses suites de danses pour instrument seul ou pour orchestre. Rameau est sans conteste le plus grand compositeur de danse pour orchestre au sein de l’opéra du XVIIIème.
Puisque nous parlons de danse.. accompagner de la danse, baroque ou contemporaine, cela ferait partie de vos envies ?
J’adorerais ! C’est d’ailleurs en projet. Je suis beaucoup plus attiré par la danse contemporaine que par la danse baroque. Il y a beaucoup de gens aujourd’hui qui font des choses magnifiques : je suis très intéressé par exemple par l’univers de James Thierrée, Akram Khan, ou Steven Bourgeois. Des univers qui mêlent danse contemporaine, monde du cirque, théâtre, et qui incluent beaucoup de données folkloriques de leur culture propre. Je trouve cela passionnant.
Vous jouez la Passion selon Saint Jean,  comment trouver sa propre interprétation après tant d’enregistrements mémorables (Herreweghe, Kuijken, Cleobury, Suzuki..)
Nous ne cherchons pas à faire différent : c’est un mauvais point de départ et cela nous embarquerait sur des sentiers qui n’ont pas vraiment de sens ! Quoi qu’il arrive ce sera différent : on n’a pas les mêmes musiciens, on ne joue pas au même moment, et le son a beaucoup changé, que ce soit celui du chœur ou de l’orchestre. Je suis très heureux que nous abordions cette Passion, après 6 ans passés en compagnie de Bach à jouer des messes, des cantates, les motets. Je pense que les Passions font partie des œuvres qui vous suivent toute votre vie. Il se trouve que la Passion selon Saint Jean est vraiment particulière pour moi : petit garçon, c’est la première œuvre que j’ai chantée, et cela a été pour moi le premier choc musical de ma vie. Cette année on en donne un premier jet. J’espère qu’on pourra les reprendre tout au long de l’histoire de Pygmalion.
Notre interprétation est une synthèse de beaucoup de discussions et réflexions autour de l’effectif de Jean-Sébastien Bach : est-ce que c’est un son choral, un son solistique ? Je crois fermement qu’il doit y avoir un vrai son choral, et qu’en même temps, les solistes doivent faire partie prenante de cette chorale. Ce qui fait beaucoup partie de la dramaturgie, c’est l’accompagnement des récitatifs. Il se trouve que nous, nous jouerons avec un continuo assez riche composé à la fois de luth, théorbe, violone, viole de gambe et violoncelle, orgue et clavecin. Nous allons beaucoup travailler sur la dramatisation du discours  en nous appuyant sur ce continuo. Je pense qu’il y a encore des choses à explorer très intéressantes.
Dans quelle mesure la dimension luthérienne de l’œuvre de Bach est importante dans l’interprétation que vous en faites ?
La seule raison d’écrire de Jean-Sébastien Bach, c’est la gloire de Dieu. Toute sa vie, comme celle de n’importe quel habitant germanique de cette époque-là, est érigée selon la loi de Dieu.
Est-ce que c’est la culture luthérienne qui fait la culture germanique ou le contraire ? Tout est très intimement lié. Une chose est importante : on voit depuis longtemps toute une partie de la musique germanique de Schütz jusqu’à CPE Bach, comme une musique un peu froide et austère, qu’il faut regarder avec distance. Une vision évidemment erronée, qui a d’ailleurs déjà changé depuis un certain nombre d’années.
Si on regarde certains des tableaux qui représentent JS Bach, on y voit quelqu’un d’assez dur, avec des traits assez grossiers, quelqu’un de peu avenant. Mais si on regarde d’autres détails dans les mêmes tableaux, on peut aussi y voir le Bach bon vivant, cachant une petite bedaine issue de nombreux passages au biergarten… Bach n’a certes pas écrit d’opéra mais sa musique a aussi une dimension profondément opératique et dramatique. Il faut se l’approprier, en en faisant quelque chose d’extrêmement vivant, de doloriste, de tonique.
Une dernière question.. Quels sont les trois disques qui vous ont le plus marqué ?
Radiohead – OK Computer – Parlophone
Radiohead est un groupe incroyable, un des meilleurs groupes depuis les Beatles, Pink Floyd etc. Je trouve qu’il y a dans ce groupe beaucoup de choses qui sont communes avec n’importe quelle musique, n’importe quelle aventure musicale quelle qu’elle soit.. Ce sont des musiciens extraordinaires, qui sont toujours allés chercher plus loin que le bout de leur nez, nous amenant au fil des albums vers des sentiers qu’on aurait jamais imaginés, explorant de nouveaux mondes sonores. C’est fascinant : c’est un groupe qui ne s’est jamais satisfait de ses acquis ! Pour nous musiciens classiques ou baroques ou autres, c’est vraiment un exemple.

J.S.Bach – Cantates BWV 21 et 42 – La chapelle Royale, Philippe Herreweghe – Harmonia Mundi
C’est un disque que j’ai beaucoup écouté adolescent, et qui regroupe beaucoup de choses. Dans la cantate 21, on peut entrevoir dans les toutes premières secondes la densité, la noirceur et la profondeur de Jean-Sébastien Bach. L’ouverture de ce disque a été un choc terrible. Ce disque a aussi été un choc pour les voix. Avec notamment Gérard Lesne, qui a motivé mon envie de devenir moi-même contre-ténor, mais aussi Howard Hook : grand ténor et haute contre de la musique baroque des années 90, mon professeur de chant par la suite. C’est aussi un Disque qui montrait à quel point JSB, même dans la musique sacrée, est capable des choses les plus humaines. Dans la cantate 42, on dirait que Bach invente le tango dans le duo « Verzage nicht, o Häuflein klein »

Richard Wagner – Wesendonck-Lieder / Tristan und Isolde / Götterdämmerung –  Julia Varady , Deutsches Symphonie Orchester, Dietrich Fischer-Dieskau – Orfeo
C’est un disque pour moi extraordinairement émouvant. La découverte des premiers émois de Wagner. Une musique que je trouve à la fois extraterrestre, extraordinaire, fascinante, et même dangereuse.
http://www.youtube.com/watch?v=hC87PlVCCL0

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