Qu’est-ce que le Baroque?

Qu’est-ce que le baroque ? Question vaste et périlleuse s’il en est. Au-delà d’une période artistique et de ses traits formels (le contraste, le mouvement, l’irrégularité, l’illusion, l’expression de l’émotion, etc.), peut-on se risquer à saisir un principe derrière le baroque ? Beaucoup s’y sont essayés, et il nous semble que parmi eux, celui qui tombe le plus juste est Eugène Green, notamment dans son très beau livre : La Parole Baroque.

L’oxymore, clé du baroque

Pour cet auteur, la clef du baroque serait l’oxymore : l’expression simultanée de deux réalités contradictoires. C’est que les baroques vivent à une époque riche en dissonances : l’humanisme de le Renaissance n’a pas résisté à la révolution cartésiano-copernicienne et aux guerres de religions, beaucoup de certitudes se sont effondrées, laissant l’homme tiraillé entre des aspirations contradictoires. D’un côté, on assiste au développement d’une vision mécaniste du monde et de la conscience de la précarité et de la vanité de l’existence ; mais de l’autre il y a le mysticisme qui cherche les signes d’un Dieu qui se cache, l’attrait de la grandeur et de l’héroïsme. L’homme baroque est un homme écartelé qui doit apprendre à faire tenir harmonieusement ses contradictions dans l’oxymore.
Or tenir cet oxymore ne peut se faire selon les moyens trop rigides du style de la Renaissance : sans cesse menacé de déchirement, l’oxymore doit s’exprimer dans le mouvement, l’irrégularité et le contraste. Mouvement dans les formes, dans le style, mais surtout mouvement qui déborde toujours le cadre : la peinture devient sculpture en trompe-l’œil, la musique devient théâtre à l’opéra, l’architecture devient scénographie. C’est l’une des grandes forces du baroque que d’instaurer une véritable continuité des arts, une unité qui se réalise dans la grande création de cette époque : l’opéra, là où musique, théâtre, danse, peinture, sculpture et architecture sont mis en mouvement, débordent les uns dans les autres en multipliant les illusions.

L’illusion et le songe

Car c’est là aussi l’un des autres grands aspects du baroque que l’importance accordée à l’illusion et au songe : l’oxymore selon lequel l’illusion est source de vérité. Comme le dit Deleuze « le propre du Baroque est non pas de tomber dans l’illusion ni d’en sortir, c’est de réaliser quelque chose dans l’illusion même, ou de lui communiquer une présence spirituelle qui redonne à ses pièces et morceaux une unité collective ». Le trompe-l’œil, le jeu théâtral, la déclamation que l’on peut juger artificielle, autant de moyens de dénoncer la réalité et de donner à faire sentir la présence cachée. La révolution cartésienne a rationnalisé le monde, si bien que l’homme baroque ne peut plus y voir Dieu, la Vérité, le principe unificateur. Il doit donc apprendre à regarder au-delà du morcellement contradictoire pour retrouver la présence divine, l’unité derrière l’oxymore.
Ces principes au cœur du baroque font qu’il est plus qu’une période historique définie. Il est l’expression d’un mode d’être-au-monde particulier qui vit dans toute son intensité le caractère oxymorique de l’existence. Cet état était celui de l’époque baroque, mais on le retrouve aussi ailleurs, notamment dans la Grèce du VIème siècle. À cette époque, les Grecs parachevaient l’édifice de la cité et donnaient naissance à la « Raison », alors qu’au même moment, ils expérimentaient le déferlement du dionysisme et de ses rites : une double révolution oxymorique, celle de la Raison et celle du dieu de l’ivresse. On retrouve chez les Grecs une expérience très proche de celles des Baroques qui d’ailleurs engendre des expressions similaires : c’est au VIème siècle et à Athènes que se développèrent la tragédie et la comédie dans le cadre des dionysies – le premier modèle d’unification des arts qui inspira les Florentins du début du XVIIème siècle pour la création de l’opéra.
À l’image du Dieu caché baroque, ou de Dionysos, le dieu qui meurt et renaît sans cesse, il y a un principe baroque caché qui semble ressurgir par intermittence. Des cendres du théâtre grec est né l’opéra baroque – et qui sait ce que ce dernier engendrera à l’avenir. Il y a une intemporalité du Baroque, et donc une actualité, notamment à notre époque qui n’est pas en reste en matière de contradictions et de tiraillements.

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