David & Jonathas à l’Opéra Comique : un Charpentier qui mérite mieux qu’Ikea

Le David & Jonathas de Charpentier est une œuvre bien singulière, que l’on peut difficilement qualifier d’opéra dans la mesure où elle devait se jouer en même temps qu’une pièce de théâtre aujourd’hui perdue. Les scènes d’actions du théâtre alternaient en effet avec des scènes chantées qui se concentraient sur les atermoiements intérieurs des personnages. Ainsi ceux de David, qui doit faire face à la paranoïa de Saül, roi d’Israël persuadé de sa traîtrise  alors qu’il ne demande qu’une chose, c’est de retrouver son ami d’enfance et de toujours, Jonathas, fils de Saül, qui doit pour sa part choisir entre son père et son ami… le tout sur fond de conflit israélo-philistin.

1816004_6_e9a2_david-et-jonathas-de-marc-antoine_7ad1bed154ed6ac369745d808cd741abTrop de bois tue le bois

Amputée des scènes de la pièce de théâtre perdue, l’œuvre peut se révéler difficile à suivre, mais c’est sans compter sur la beauté et l’expressivité de la composition de Charpentier. On se laisse bien vite emporter par ses airs d’une très grande intensité, qui offrent aux interprètes l’occasion d’exprimer tout leur talent.

Et c’est clairement ce qu’ils font dans la production que les Arts Florissants donnent à l’Opéra Comique, avec en tête de file l’incroyable Pascal Charbonneau, dont la voix puissante et très expressive livre une très belle interprétation. Ana Quintans, en Jonathas ne manque pas non plus d’éclat, tout comme Arnaud Richard, qui livre une remarquable interprétation de la partition de Saül (mais avec un jeu sans doute un peu excessif, tout comme d’ailleurs Kresimir Spicer en Joabel). On ne regrettera que le manque de puissance de Dominique Visse, qu’il compense par un jeu formidable et un parlando au final plutôt bien venu.

Dans la fosse, le grand William Christie, loin d’avoir perdu son énergie, laisse libre court à tout son talent et tire de son ensemble une remarquable interprétation, tour à tour éclatante et intimiste, toujours au rigoureux service de la plus juste expressivité mais sans pour autant s’interdire d’explorer une large palette de couleurs pour charmer l’oreille. On ne pouvait mieux rendre service à Charpentier, le plus italien des compositeurs français de son époque.

Et heureusement que la qualité musicale était au rendez-vous, car la mise en scène était, elle, bien paresseuse. Son principe est aussi simple qu’indigent : le décor est uniquement constitué de murs, tables et chaises en bois brut, dans le grand style Ikea, lesdits murs pouvant se resserrer et se desserrer à volonté, pour bien donner à voir ce qui ne pouvait pas ne pas se voir : l’oppressante oppression qui oppresse ces pauvres personnages oppressées. L’idée est à peine rigolote au début, et seulement efficace dans le prologue (habilement déplacé en entre-acte au milieu de l’opéra) pour montrer le désarroi psychologique de Saül face à la Pythonisse. Mais la redoutable monotonie de la mise en scène devient rapidement aussi soporifique qu’un long trajet dans un tunnel d’autoroute, où se succèderaient les panneaux de circulation (à 300 mètres, Saül est oppressé, à 800, David est triste, etc.). Le tout n’est pas aidé par les costumes, tout droit importés de Tintin et le Sceptre d’Ottokar, avec les Juifs en Bordures et les Philistins en Syldaves, ce qui donne à l’ensemble une coloration grisâtre et terne, pas même rehaussée par le rouge passé des bonnets philistins. Quant aux interludes qu’on aurait pu espérer (enfin, craindre) dansants, ils sont remplacés par des tableaux muets montrant l’enfance des héros… L’œil du spectateur finit donc vite dans la fosse, à contempler la direction de Christie, qui a amplement de quoi détourner de la pataude monochromie de la scène.

L’honnête homme bienveillant dira d’une telle production qu’elle a au moins l’humilité de mettre en avant la musique. Il passera pudiquement sous silence la malheureuse et persistante influence de la signalétique routière sur de nombreuses écoles de metteurs-en-scène – c’est à croire qu’ils n’assistent plus aux représentations… Ils sont peut-être trop fiers de ces deux ou trois poncifs auxquels ils ont studieusement réduit l’œuvre, et qu’ils mettent en avant, tel le bon élève qui souligne bien sur ses copies le résultat de sa division. Le règne de la mono-idée en matière de mise en scène n’a pas fini de faire des ravages. Ce même honnête homme conclura  comme toujours, que pour équilibrer une musique qu’on n’oserait jamais revisiter pour n’avoir jamais fini de la visiter, il n’est pas de meilleure référence pour la mise en scène que l’esthétique et la spiritualité baroque, qui brouillent les apparences pour mieux révéler la véritable complexité du monde.

One thought on “David & Jonathas à l’Opéra Comique : un Charpentier qui mérite mieux qu’Ikea

  1. Je suis tout à fait et pleinement en accord avec cette critique (et je pense que le sentiment est partagé par le public de manière générale : lorsque j’y étais le 14, le metteur s’est fait copieusement huer !) Quelle idée d’aller piller le Théâtre Ephémère de la Comédie Française pour construire le décor ?
    Et j’ajoute autre chose : le systématisme qui caractérise la mise en scène était particulièrement gênant à la fin de chaque scène. Pourquoi décider de faire un baisser de rideau avant la fin d’une phrase ? Le chanteur continue de chanter et dans le même temps, le rideau se baisse : au-delà d’une faute de goût évidente, il s’agit selon moi, d’une véritable erreur de mise en scène…

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