CR – Hippolyte et Aricie – Alexandre – Haïm

On reproche souvent à l’époque baroque, et à ses tragédies lyriques, d’établir une barrière telle entre la scène et la salle qu’il est impossible au spectateur de sentir ou de ressentir autre chose que de l’intérêt ou de l’admiration. Hippolyte et Aricie, dans la « version de Toulouse », démontre l’exact contraire, et par là-même tout le génie du baroque.

La scène est si loin de la salle, si artificielle, si étrangère à notre monde qui a mis au rebut la culture classique, qu’elle en devient captivante, qu’elle nous fascine. Ce sentiment n’est pas ad intra, il ne provoque pas un questionnement interne dévorant, il n’excite certainement pas notre besoin incessant de trituration introspective. Le regard, attiré vers cet au-loin, vers cet autel niché tout au fond du chœur d’une cathédrale, se fait plus perçant, se fait plus intense, et dans cette vision d’un monde autre, le choc esthétique vient au contraire de l’oubli complet de soi-même. Nietzsche dirait que pour contempler ce spectacle, il faut « monter sur ses propres épaules ».

Le vrai succès de cet Hippolyte et Aricie, c’est d’avoir su magistralement créer cet autre monde, et d’avoir su le temps d’une soirée nous faire oublier le nôtre.

Premier fait étonnant, et synonyme de qualité de mise en scène : l’intrigue était compréhensible. Phèdre est amoureuse de son beau-fils Hippolyte, qui est lui-même amoureux d’Aricie. Thésée croit son fils Hippolyte coupable de cet amour et ordonne sa mort. Un monstre engouffre Hippolyte sur les ordres de Thésée, avant que celui-ci ne découvre la culpabilité de Phèdre. La fin heureuse réunit Hippolyte et Aricie tandis que Thésée est puni de ne jamais revoir son fils et que Phèdre se jette à la mer.

Ivan Alexandre, dans sa maitrise parfaite de la mise en scène, a su ne pas trahir la forme tout en la travaillant avec intelligence, ne laissant aucun détail au hasard. Les accessoires, arcs, flèches, comme la gestuelle, sont au service de l’intrigue, en mettant en œuvre un symbolisme bien plus profond qu’on ne pourrait le croire à première vue. Les costumes fantastiques de Jean-Daniel Vuillermoz nous dépeignent un ailleurs étrange, dans un style néo-exotique qui évoque les civilisations anciennes et nous plonge dans un univers de doux verts amande et vieux roses.

Pourtant bien soutenue dans les récitatifs par les remarqués Paul Carlioz, Thomas de Pierrefeu et Benoit Hartoin du Concert d’Astrée, le meilleur côtoie le moins bon dans la distribution vocale. Comme souvent étonnamment, ce sont les seconds rôles qui se sont distingués. Jael Azzaretti (Amour) ou Marc Mauillon (Tisiphone), ont à juste titre reçu les faveurs du public à l’applaudimètre. Sarah Connolly a été magistrale à la fois dans la technique et l’interprétation, dans une Phèdre plus que convaincante. Avec un défaut majeur d’articulation, Andrea Hill (Diane) n’a pas pu livrer toute la profondeur de son rôle.

 

 

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